50 KM pour comprendre le management : Février, trouver son rythme

Comment concilier les exigences de la haute direction, les ambitions sportives et l'équilibre familial sans s'épuiser ? En février, alors que le rythme professionnel s'accélère et que les priorités se bousculent, la tentation est grande de confondre mouvement et progression. À travers le récit de ma préparation physique et un échange sans fard avec Martial Carbonnaux, Directeur M&A chez Kering et alpiniste chevronné, cet article explore les mécanismes de la performance durable.
Faire le lien entre une préparation sportive et le métier de manager.
Journal de bord d’un manager qui prépare un trail.

Découvrez quatre leviers concrets pour reprendre la maîtrise de votre agenda : de l’importance de l’introspection à la primauté de la discipline par rapport à la motivation, jusqu’à la mise en place d’un « cadre à tiroirs » pour absorber l’imprévu. Un partage d’expérience sur l’art de l’arbitrage, où le management et le sport ne se vivent plus en silos, mais comme les piliers d’un équilibre global.

La performance durable naît de la régularité, pas de l’intensité. 

Février marque déjà la fin du deuxième mois de préparation. Le bilan est plus contrasté qu’en janvier. Le rythme professionnel s’accélère : demandes clients, réunions qui s’enchaînent, urgences qui s’invitent sans prévenir. Il devient plus difficile de consacrer du temps à des sujets qui comptent mais qui ne semblent pas immédiatement prioritaires — comme la rédaction de cet article, par exemple.

 En parallèle, la vie de famille reste une priorité, tout comme l’objectif sportif. Et pour que ce dernier reste crédible, le volume d’entraînement augmente : six heures par semaine désormais.

 La conséquence est assez classique : le sentiment de courir partout — au sens figuré cette fois — d’effleurer les sujets sans les approfondir, et de confondre mouvement et progression. Lorsque j’ai compris que je commençais à perdre pied et que mon temps ne m’appartenait plus vraiment, j’ai décidé d’en parler avec Martial Carbonnaux.

En quelques mots, Martial, c’est un peu ce que j’essaie de mettre en place… mais version survitaminée. Martial est Directeur M&A chez Kering, avec des semaines pouvant monter jusqu’à 100 heures de travail. Côté sport, il ne choisit pas vraiment : il explore. Alpiniste, il a déjà franchi 54 des 82 sommets des Alpes culminant à plus de 4 000 mètres. Trailer également, avec des formats qui laissent peu de place à l’approximation : La Franco-Suisse, le TDS, L’Échappée Belle — pour les non-initiés, des courses de 150 km et plus de 10 000 mètres de dénivelé positif. 

 Et, parce que sinon ce serait trop simple, Martial est père de famille nombreuse.Alors quand je lui demande comment il fait, il répond simplement :  » avec une organisation efficace, rien n’oblige à sacrifier le reste. ». En discutant avec lui, j’ai identifié 4 clés qu’il s’impose pour mener tout cela de front.

Clé N°1 : connais-toi et fixe tes objectifs en fonction

Comme beaucoup de dirigeants — et de sportifs — j’ai longtemps appliqué la méthode SMART à mes ambitions : des objectifs spécifiques, mesurables, ambitieux, réalistes et inscrits dans le temps. Le tout assorti d’un planning précis, propre, rassurant. La méthode est efficace : elle cadre, elle structure, elle donne une direction. Mais elle répond à un objectif isolé. Elle ne dit rien de l’équilibre global. Elle ne questionne ni la cohérence d’ensemble, ni la place que cet objectif occupe dans une vie déjà bien remplie.

 Or ni le management ni le sport ne se vivent en silo.

 Avant même de parler d’objectifs, la question est plus fondamentale : quels sont les piliers qui structurent réellement votre vie ? À quoi choisissez-vous de consacrer votre temps, votre énergie, votre attention ?

 Quelques questions simples permettent d’y voir plus clair :

  • Quelle place souhaitez-vous que votre activité professionnelle — et notamment financière — occupe dans votre vie ?
  • Quel temps voulez-vous réellement consacrer à vos relations familiales et sociales ?
  • Comment choisissez-vous de vous ressourcer, et quelle importance cela a-t-il dans votre équilibre ?

Pour Martial, cette réflexion autour des trois piliers est structurante.
« Une fois que tu as identifié tes trois piliers de vie, tu peux décider consciemment comment leur consacrer du temps et comment les nourrir. »

Son déclic est venu d’une lecture : Why We Sleep du Dr Matthew Walker. L’ouvrage rappelle une évidence souvent négligée : huit heures de sommeil par nuit améliorent à la fois la longévité, la performance cognitive… et la performance sportive.

 « J’ai listé tout ce qui me faisait perdre du temps et qui n’était pas au service de mes trois piliers : le téléphone, les réseaux sociaux, l’oisiveté, les distractions addictives… J’ai réalisé que j’avais beaucoup plus de temps que je ne le pensais, mais qu’il était mal utilisé. »

La conclusion est presque évidente, car le problème n’était pas le volume, mais l’allocation : « j’ai décidé de consacrer ce temps à ce qui comptait réellement pour moi : ma femme, mes enfants, mon travail, le sport. » La gestion du temps ne commence donc pas par un agenda, mais par un travail introspectif.

Clé N°2 : la discipline prime sur la motivation

Mes années de management m’ont appris une chose simple : lorsque la fatigue décisionnelle s’installe, le cerveau cherche le confort. On priorise les tâches faciles, on repousse les recadrages inconfortables, on attend “le bon moment”.

Le problème, c’est que le bon moment n’arrive jamais. Dans Eat That Frog!, Brian Tracy défend l’idée inverse : commencer par la tâche la plus inconfortable et avaler la grenouille en premier.

En management comme en sport, j’ai fini par adopter un principe clair : celui qui compte sur la motivation s’essouffle ; celui qui choisit la discipline avance. Concrètement, cela signifie traiter les sujets dans leur ordre de priorité, pas dans mon ordre de préférence. Agir au moment juste, pas au moment opportun.

J’ai laissé trop de “grenouilles” devenir des crapauds pour ne pas comprendre une chose : je n’ai jamais rien gagné à différer l’inconfort. En sport, c’est identique. Il pleut ? Ce sera l’occasion de s’entraîner dans des conditions imparfaites. Attendre le soleil ne prépare pas aux intempéries.

Martial Carbonnaux le formule sans détour : « Rien n’est linéaire. Il y a des bons et des mauvais moments. Si tu attends les conditions idéales, tu n’y vas jamais. » Il apporte toutefois une nuance essentielle : discipline ne signifie pas intensité permanente.

 « Dans mon métier, la qualité doit être irréprochable. La seule variable, c’est l’intensité. Et c’est parce qu’il existe des moments plus calmes que je peux délivrer une très haute intensité quand c’est nécessaire. Tu ne peux pas être à 100 % tout le temps. »

 Le sport lui a appris à lire ces cycles : « en phase de haute intensité, j’adopte un état d’esprit d’ultra. Je me concentre sur le positif. Je pense à la prochaine étape, au prochain ravitaillement. Je visualise le défi dans sa globalité, et je me dis que je repousse mes limites. »

 Lorsque je lui demande le parallèle avec son métier, il répond presque instinctivement : « Un sommet en alpinisme, c’est comme un deal M&A. C’est un parcours long, sinueux, avec des stop & go. Tu n’as pas le droit à l’erreur. »

 La discipline ne sert donc pas à forcer, mais elle sert à durer. Et parfois, elle aide simplement à se concentrer sur le pas suivant.

 Clé N°3 : l’anticipation contre l’urgence

Je me souviens d’une remarque de mon N+1, Philippe, lorsque j’étais jeune consultant. Je m’étais excusé pour un travail partiellement réalisé : pris par d’autres sujets, je “n’avais pas eu le temps”. Sa réponse m’a marqué : « Arnaud, je n’ai pas eu le temps n’est pas une excuse. Personne ici n’a de temps. La seule question est : qu’as-tu décidé de prioriser ? ». La leçon a mis du temps à infuser : la gestion du temps n’est pas une question de volume, c’est une question d’arbitrage. Et l’arbitrage suppose une chose : l’anticipation.

Anticiper, concrètement, cela signifie :

  • Planifier à la maille hebdomadaire : volume d’entraînement sportif, dossiers stratégiques, coordination avec le CODIR, temps de qualité avec conjoint et enfants.
  • Fractionner les objectifs en sous-tâches activables.
  • Sanctuariser des créneaux via le time blocking.
  • Intégrer volontairement des marges tampons pour absorber l’imprévu.

Pour Martial Carbonnaux, “dans l’idéal, chacun devrait être maître de son emploi du temps. Dans la réalité, c’est rarement le cas. L’enjeu est donc de garder suffisamment de flexibilité pour protéger ses priorités.”

Dans notre monde de l’hyper connexion et de l’hyper réactivité, l’imprévu n’est pas une anomalie, c’est devenu une norme. Martial le formule avec simplicité : « l’inattendu rend toute tâche désagréable. L’alpinisme m’a appris à accepter les conditions changeantes, mais surtout à les anticiper. »

Un outil m’a également accompagné pendant mes années de conseil : la matrice d’Eisenhower. Elle distingue l’urgence de l’importance.

  • Important et urgent : les crises. Rares, mais non négociables.
  • Important mais non urgent : le cœur du travail. La stratégie, la préparation, la prévention. C’est ici que se joue le long terme.
  • Urgent mais peu important : les interruptions, les sollicitations permanentes.
  • Ni urgent ni important : les distractions.

Le piège consiste à laisser l’urgence piloter l’agenda. À force de répondre aux sollicitations immédiates, on finit par perdre la maîtrise de la trajectoire.

Anticiper ne signifie pourtant pas tout verrouiller. Il s’agit plutôt de créer suffisamment de structure pour rester flexible lorsque la réalité s’en mêle. Comme le résume Martial : « En montagne, il faut toujours prévoir des alternatives. Il y a toujours un plan B. »

Autrement dit, on prépare l’ascension avec sérieux, mais on garde assez de lucidité pour ajuster la trajectoire en chemin.

Clé n°4 : ritualiser et mutualiser

Les rituels ont mauvaise presse. On les associe à la rigidité, à la routine, à une forme d’automatisme sans relief. En réalité, ils font exactement l’inverse : les rituels sécurisent le cadre pour absorber l’imprévu du quotidien.

J’ai longtemps admiré ceux qui terminaient leurs tâches à l’heure, qui respectaient leurs délais sans débordement apparent. Puis je suis devenu parent. L’heure de sortie d’école ne se négocie pas. On ne laisse pas son enfant attendre sur un trottoir parce qu’une réunion s’est éternisée. Cette contrainte m’a appris une forme d’inflexibilité salutaire : terminer une réunion à l’heure, respecter un créneau de fractionné, tenir un engagement pris. Non pas par rigidité, mais par cohérence.

Martial fonctionne différemment, il parle d’un cadre à tiroirs. « Rien n’est figé. Je connais mon volume de préparation sportive à réaliser en amont d’une épreuve. Ensuite, j’active mes options en fonction des priorités professionnelles. J’ai un plan A, un plan B. J’ai un cadre avec des options, et je joue avec ces options pour satisfaire ce dont j’ai besoin ».

Ce cadre comporte des variables, bien sûr, mais surtout des invariants : la réunion du CODIR, les 1:1 avec les équipes, un rendez-vous client, une soirée dédiée aux enfants ou au couple, et la sortie longue du week-end. La flexibilité n’existe que parce qu’un socle est respecté.

Autre levier puissant : la mutualisation. L’idée est simple, presque évidente : faire en sorte qu’une même action serve plusieurs piliers de vie. Intégrer une séance de sport sur la pause déjeuner, transformer un temps de transport économisé par le télétravail en entraînement, organiser un événement qui conjugue sens collectif et engagement personnel.

En 2022, j’ai par exemple été à l’initiative d’un semi-marathon au sein de mon entreprise pour soutenir la lutte contre le cancer : 40 coureurs, 60 donateurs, 3 000 euros reversés à l’ARC. Une manière concrète d’aligner travail, sport et contribution.

La mutualisation concerne aussi la sphère familiale. Martial est lucide : « Je m’assure que mes enfants prennent autant de plaisir que moi. J’organise des moments familiaux autour du sport pour qu’un jour, nous puissions partager ces expériences à plus haute intensité. » Au fond, la première équipe est celle que l’on a à la maison. Celle qui rend possible les départs tôt le matin, les retours tardifs, les week-ends engagés.

Sans son organisation et son soutien, rien ne tient dans la durée. Martial le résume simplement : « Il y a du temps mal dépensé et du temps bien dépensé. Je veille à donner du temps à ce qui compte pour moi, pour mon épouse et mes enfants. »

 Son prochain défi sera la Patrouille des Glaciers, course mythique de ski-alpinisme entre Zermatt et Verbier, organisée par l’armée suisse tous les deux ans.

Là encore, avec le soutien de sa famille. Comme une évidence.

Février s’achève pour moi avec une certitude : le mouvement n’est pas la progression. Pour durer, il faut savoir ralentir pour mieux choisir ses combats. Et vous, quels sont les piliers qui soutiennent votre engagement cette année ?

Crédit photos Martial Carbonnaux : sportograf.com & Lagoped.com

Coach certifié, consultant et formateur en management pour les équipes dirigeantes, facilitateur de collectifs

Arnaud est spécialisé en soft-skills et relations interpersonnelles, grâce à 10 ans de conseil, il accompagne les équipes à rester engagées et motivées, à fidéliser les talents et transformer les résistances au changement.